Le point de vue le plus intéressant que j’ai lu
à propos des émeutes à Stockholm, c’est la comparaison avec les
« indignados » espagnoles. Si la pauvreté est le motif,
pourquoi des émeutes non revendiquées et de la violence gratuite d'un côté - à Stockholm - et de l'autre - Madrid - des manifestations politiques organisées? La comparaison appelle à réflechir.
Je ne suis pas de Stockholm. Je viens du nord
de la Suède, qui ressemble un peu à la Bretagne (c'est une région géographiquement excentrée et moins concernée par le phénomène d'immigration que la capitale) et je me fais une idée de ce qui s'y passe à travers le récit qu'en font les
médias. Les journalistes des grandes rédactions
sont souvent éloignés de la réalité des banlieues, ce n'est un secret pour personne, et risquent de donner une
fausse image des banlieues, réduites à ces seuls évènements par le discours médiatique. Méfiance donc.
Ça fait une semaine que les émeutes
frappent le pays. Elles se sont propagées de la banlieue de Husby (litteralement « maisonvillage »)
vers d’autres banlieues défavorisées, à Stockholm et un peu partout en Suède. Voitures brûlées, bâtiments dégradés, jets de pierre contre la police et les
sapeurs-pompiers. Plus récemment, dans la ville de Lysekil les émeutiers s'en sont pris aux voitures
communales des aides-soignants. L'évènement déclencheur à Husby serait un homme âgé tué par la police, il les aurait menacé d’une machette.
Les réactions et les analyses fusent de tout
parts et en révèlent davantage sur ceux qui les énoncent que sur les émeutes elles-mêmes: une
association dénonce le racisme de la police, la gauche dénonce la politique gouvernementale et ses conséquences (croissance record des inégalités
parmi les pays de l’OCDE notamment) et demande un "plan Marshall" pour les banlieues. Les
démocrates suédois (SD) dénoncent l’immigration et demandent plus de fermeté
policière. Et pour le premier ministre Fredrik Reinfeldt (conservateur), c’est aux gens des banlieues d'assurer le retour au calme.
Les analyses manquent souvent de recul, les réponses
sont souvent préfabriquées et orientées idéologiquement. Les émeutes s’inscrivent dans un paysage médiatique très préoccupé par le racisme, surtout après l’entrée au parlement
des élus du parti SD en 2010. La Suède serait un pays raciste. Il n’ y a pas
très longtemps qu’un écrivain à adressé une lettre ouverte au ministre de la
justice pour dénoncer le racisme de la police (le projet REVA pour chercher les
immigrés clandestins et critiqué pour interrogations au faciès). Il y a
quelques semaines encore, un musulman militant a démissionné de la direction du parti social-démocrate, une semaine après avoir été élu. Il
avait invité aux réunions de son association des gens qui ayant tenu des propos antisémites. La tempête médiatique qui a conduit à sa démission était pourtant dénoncée, par la gauche notamment, qui quant à elle, accusait
ses critiques d’islamophobie.
Selon certains, il y a une ethnicisation de la pauvreté. La Suède a une immigration importante et n’a pas su éviter la
ghettoïsation et la ségrégation. Il y a aussi d’autres aspects comme la
jeunesse des acteurs. Selon les infos, la plupart auraient 15-20 ans. Ce
seraient de jeunes hommes, frustrés, laissé en marge de la société, sans l’autorité parentale et sans espoir en un avenir meilleur. Cela crée des tensions et faute de mesures sociales (plan Marshall) et/ou plus de réalisme (immigration plus restrictive) la Suède
connaît les mêmes problèmes que Paris en 2005 ou Londres en 2011.
La droite au pouvoir a amplifié les
inégalités et la gauche, attachée au multiculturalisme et l'immigration, se contente d’une lecture
sociale des troubles. Dans ce contexte, la droite populiste et radicale et ses
sites internet s’imposent dans le débat sur l’immigration et la cohésion
nationale.
Mais pour revenir à la comparaison avec les
« Indignados » ; à Stockholm il n’y a pas d'élan collectif, pas de
revendications. Pour certains à travers ces émeutes, les jeunes se constituent
comme acteurs conscients; au moins ils auront fait les
titres des JT et des journaux, en Suède et ailleurs. Mais quelle sorte de
conscience? Pour exister dans la société, mais comment? Le sociologue
britannique Zygmunt Bauman disait, à propos les émeutes à Londres, qu’il
s’agissait de « riots of defective and disqualified consumers ».
Est-ce qu’on a à faire de quelque chose comparable en Suède? Les causes sont
sûrement multiples et on se trompe si on veut les réduire à une seule.
En tout état de cause, l’image – le mythe - de la Suède comme un pays de paix sociale, sans fractures
conflictuelles, est encore une fois mise à mal par les évènements.