vendredi 13 septembre 2013

Anna Lindh et la social-démocratie

Mercredi cela faisait dix ans que la ministre des affaires étrangères Suèdoise, Anna Lindh, avait été tuée par un fou alors qu’elle faisait ses courses en plein centre ville à Stockholm. Etoile montante de la social-démocratie suédoise, moderne et populaire, elle était pressentie pour succéder au premier ministre et leader du parti à l’époque.

J’étais militant du parti et je me souviens bien ces jours là. C’était la fin de la campagne du référendum pour ou contre l’euro. Anna Lindh était pour et la campagne s’est arrêtée prématurément avec l’annonce de sa mort. Le pays était sous le choc et en deuil, mais le référendum est maintenu quelques jours plus tard (avec une nette victoire du « non »).

Un article intéressant publié dans Dagens Nyheter (journal quotidien) brosse le portrait d'Anna Lindh et la sociale démocratie suédoise ces dernières décennies (ici, en suédois). Il est intitulé « Quand la sociale-démocratie a perdu son avenir » et signé par Katrine Kielos, éditorialiste et écrivain proche du parti mais avec une plume d’une liberté étonnante.

Elle contextualise l’action d'Anna Lindh au sein de la social-démocratie et ses courants qui s'opposent; l’aile gauche et l’aile droite, syndicalistes et technocrates, luttes fratricides entre fédérations, etc. Il s’agit en effet, selon Kielos, d'une opposition pragmatiques contre romantiques. Les pragmatiques mettent en avant des procédures, le policy, le pratique et le pouvoir tandis que les romantiques privilégient les idéaux, l’éthique, les rêves, le mouvement et le rôle historique du parti dans la longue vague d’où il est né.     

Selon le mythe, écrit Kielos, Anna Lindh représentait la nouvelle voie que la sociale-démocratie n’a pas pu prendre, le leader qui n’a pas pu accéder au poste. Elle était une politicienne professionnelle, leader des jeunes sociaux démocrates dans les années 1980, ni socialiste étatiste, ni sociale-démocrate de droite mais autogestionnaire (en France la deuxième gauche). Son courant défendait la décentralisation, l’environnement, l’internationalisme, le droit des femmes, l’autogestion pour démocratiser les services publics.

Les autogestionnaires ont tout gagné, et tout perdu, selon Kielos ; « Les pragmatiques ont repris les idées des romantiques et quelque chose est mort. » Or le renouveau des années 1990 était marqué à droite (libéralisme économique qui a abouti à la marchandisation des service publics).

L’époux d'Anna Lindh, Bo Holmberg, brillant jeune ministre des services publics dans les années 1980 (dans le gouvernement de Olof Palme), était lui-même une figure phare de ce courant (un article au moment de sa mort en 2010 retrace sa carrière, ici, en suédois). Mais il s’opposait aux privatisations et il a dû démissionner en 1988, avant de glisser dans l’oubli (successivement député et préfet) alors que sa femme, devenue ministre, était appelée à incarner l’avenir du parti. Sa mort fut trop dure pour lui, il ne s’en remettra jamais.. 

En tant que ministre des affaires étrangères (1998-2003) elle prit ses distances de la ligne traditionnelle sociale-démocrate (très onusienne, défense de la souveraineté nationale des petits pays) pour s’ouvrir vers l’ingérence humanitaire, par exemple en ex-Yugoslavie en 1999.

On ne saura jamais quelle aurait été sa ligne politique, et Kielos n’échappe pas à la mythification non plus quand elle considère que Lindh aurait trouvé la synthèse entre les pragmatiques et les romantiques. Je me souviens bien de la dernière apparition de Anna Lindh dans la campagne pour l’euro, aux cotés du patron des patrons suédois (la question de l’euro a cristallisé la société suédoise ; le « non » était clairement populaire tandis que les hautes sphères de la société étaient pour). Et n’oublions pas l’extradition extra-judiciaire scandaleuse de deux Egyptiens en 2001, extradition à laquelle elle aurait consenti à la demande de la CIA.    


Finalement elle était très pragmatique, tout en gardant une fraîcheur et air de modernité, un peu à l’instar de Tony Blair en 1997. Sur ce plan, la com et l’image, elle aurait certainement été un opposant plus redoutable pour Fredrik Reinfeldt, le premier ministre conservateur qui, lui, a su moderniser et recentrer le parti conservateur, gagner les élections en 2006 et se faire réélire en 2010. Les sociaux-démocrates ont eu de vraix problèmes de leadership et une ligne politique déboussolée contre la droite qui se revendique désormais du modèle social nordique.


"Le sexisme a frappé Anna Lindh comme un coup de poing". Et la légende: "L'eurosceptique Anna Lindh est devenue une amie chaleureuse de l'UE. Ici elle fait rire Jacques Chirac."  Sur le site de Dagens Nyheter, DN.

Elle était présidente de jeunes sociaux-démocrates (SSU) dans les années 1980.

Bo Holmberg (à droite) l'époux d'Anna Lindh et ministre, ici avec le premier ministre Olof Palme. Palme était assassiné en 1986.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire